Bons baisers du Kremlin

Le retour de Vladimir Poutine au pouvoir était téléguidé: à l’issue d’un second et dernier mandat, impossible de se représenter à la tête de l’état. Par subterfuge, Poutine favorisa son successeur désigné à la magistrature suprême, qui lui renvoya la politesse, en le nommant premier ministre. Imaginez l’élection de Sarkozy et le choix de Chirac comme premier ministre? Stratège, Poutine a usé du vide juridique et de la démocratie russe balbutiante pour demeurer l’homme fort du régime. Un accord tacite entre les deux hommes, destiné à noyer tout risque d’alternance politique. Un joli et inimaginable jeu d’échec en Occident. L’honneur est sauf: la lettre de la constitution a été respectée. Il faut bien admettre que Poutine a été à la bonne école, en sa qualité d’ancien membre du KGB. Il est l’exemple parfait du syndrome du pouvoir, qui taraude même les dirigeants occidentaux. Ce n’est pas très libéral, mais c’est légal!

Le tandem russe (Flickr Creative Commons)

Le tandem russe (Flickr Creative Commons)

Rebelote, en annexant cette fois illégalement la Crimée au mépris des règles élémentaires internationales: un référendum pipeau et un plébiscite dans les urnes. À la défense de Poutine, il faut bien admettre que la Crimée et son port stratégique a toujours fait partie de la grande Russie: ce n’est que le découpage régional maladroit de l’URSS et la dissolution brutale de l’empire soviétique qui furent de la Crimée une région ukrainienne. Lorsque que l’on reproche à Poutine d’oser faire bouger les frontières nées de la seconde guerre mondiale, ce n’est pas exact.

Bref, revenons à la réaction des grands chanceliers de la démocratie. L’Union Européenne appela au « respect de la souveraineté de l’Ukraine ». Obama et Merkel qualifièrent ce rattachement « d’une violation inacceptable » (1). En représaille, les Occidentaux préférèrent se contenter de toucher les oligarques au portefeuille. En somme, face à la gravité des événements, les réactions furent plutôt molles. Ces sanctions dérisoires furent relevées par le vice premier ministre russe, Dmitri Rogozine, qui interpella le président américain: « camarade Obama, qu’est-ce qu’ils doivent faire ceux qui n’ont ni compte, ni propriétés à l’étranger? » (2). Poutine, voyant donc l’inaction et la passivité de l’Europe, continua son expansion de territoire et se tourna vers l’est de l’Ukraine. La même stratégie fut utilisée: exploiter les divisions, alimenter les tensions qui règnent dans le pays, afin de pouvoir mieux prendre le contrôle.

La bonne question est de comprendre la raison qui pousse Poutine à agir de la sorte : soit on blâme le monarque en soif de pouvoir, soit l’Europe. La fin de la guerre froide a provoqué l’implosion de l’URSS, sa perte de puissance politique internationale, et son humiliation inutile. Exemple: pourquoi aujourd’hui ne pas intégrer la Russie dans l’Union en respectant son statut historique? Pour l’Union, l’handicap est de satisfaire l’entrée de la Russie dans le concert européen. Mieux vaut se contenter d’accumuler les confettis et de constituer un espace ingouvernable: 28 pays, où chacun pèse autant. Impossible pour faire évoluer le modèle.

L’Union n’a jamais adopté une approche d’intégration vis-à-vis de la Russie, mais continue à la définir comme un adversaire. Il semblerait donc que Poutine souhaite retrouver cette gloire passée, cette Russie forte et combative. Le seul moyen qu’il a trouvé est d’annexer des terres qui ne lui appartiendraient pas, de semer la discorde dans un pays déjà instable, ou d’utiliser les failles du système politique Russe.

Alors que faire? Ce dirigeant a-t-il la capacité de s’adapter à la nouvelle donne internationale? L’Europe devrait user de son pseudo-pouvoir de séduction pour amener Poutine à la table des négociations, en respectant  le grand passé de la Russie.

En conclusion, le grand Charles, émérite président de la République Française, avait une idée précise de l’Europe: une confédération de nations indépendantes et solidaires. L’Europe aurait-elle rater ses ambitions? Dixit la crise de l’Euro, où la Grèce fut à quelques doigts d’être abandonnée sur l’autel de la rigueur budgétaire. Peut-elle dans ces conditions trouver un consensus politique et économique avec l’ogre russe, à défaut d’entretenir la guerre froide de tranchées?

Charles de Gaulle voulait une Europe de «l’Atlantique à l’Oural, de Brest à Brest-Litovsk ». Pour l’heure, seules les incompréhensions dominent et les baisers sont explosifs.

 


 

(1) Frémont, A. (2014, March 03). Le Figaro – Actualités. Rattachement de la Crimée à  la Russie : Obama et Merkel parlent de «violation inacceptable». Retrieved November 01, 2014, from http://www.lefigaro.fr/international/2014/03/18/01003-20140318ARTFIG00227-la-france-et-l-ukraine-ne-reconnaissent-pas-le-rattachement-de-la-crimee-a-la-russie.php

(2) Smeyukha, Victor . “RUSSIE • Les sanctions américaines tombent.” Courrier international – Actualités France et Monde, cartoons, insolites. Le figaro, 17 Mar 2014. Web. 01 Nov 2014. http://www.courrierinternational.com/article/2014/03/17/les-sanctions-americaines-tombent

 

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