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Posted by on Oct 13, 2014 in Featured, Interviews, Middle East, Uncategorized |

La Guerre Civile Sud-Soudanaise Vue de l’Intérieur

La Guerre Civile Sud-Soudanaise Vue de l’Intérieur

En Décembre 2013, deux ans après l’indépendance, le Sud Soudan plongeait dans la guerre civile. D’abord une question de rivalité politique entre le Président Salva Kiir and son ancien Vice Président Riek Machar, le conflit sépara cependant le pays le long des lignes ethniques. En effet, les deux belligérants rassemblèrent leurs forces en jouant sur leurs origines respectives (Dinka et Nuer). Même si la situation politique est trouble, le bilan humain est encore plus effrayant : des millions de personnes déplacées et des milliers tuées. Le tableau s’assombrit jour après jour : le pays est maintenant au bord de la crise humanitaire.

Sans solution à l’horizon, les médias se sont peu à peu désintéressés du Sud Soudan et les rapports sur la situation au sol sont de moins en moins détaillés. La Revue Internationale de McGill (RIM) a exclusivement interviewé un professeur de l’École Secondaire de Loyola qui se situe à Wau (nord du pays). Ses quelques mots offrent un excellent point de vue sur le déroulement et les effets de ce conflit sur les populations locales. Il a cependant décidé de garder l’anonymat : deux prêtres travaillant dans le Diocèse de Wau ont récemment étaient arrêtés par les Services Secrets Sud Soudanais. La Revue Internationale de McGill soutien cette décision de garantir la sécurité personnelle de l’individu en question.

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RIM : Quand a été créée l’École Secondaire de Loyola et quelle rôle remplit-elle à Wau ?

 L’École Secondaire de Loyola est une école mixte. Elle a été fondée en 1982 à la requête du Bishop Joseph Nyekindi et avec le soutien de la Province de Détroit et d’autres Provinces Jésuites. Les premiers élèves ont été accueillis en 1984. Cependant, l’école ferma ses portes seulement un an après son ouverture à cause des troubles politiques survenant dans la région Sud du Soudan (avant la sécession du Sud Soudan). La situation devint vite infernale et la fermeture dura 22 années. Avec les Accords de Paix de Janvier 2005 et la pacification de la région, l’école ré-ouvra en Avril 2008. De nos jours, l’école accueille environ 436 élèves [268 garçons et 168 filles], encadrés par 28 enseignants.

Comment décririez-vous la situation politique actuelle ?

Depuis le chaos du 15 Décembre 2013 (date qui marque le début des hostilités), la République du Sud Soudan n’a pas réussi à retrouver le chemin de la paix. Un cercle vicieux s’est au contraire établi : la situation n’a fait que se détériorer jour après jour. Touchant le cœur des problèmes ethniques, le conflit ronge petit à petit notre fabrique sociale comme la gangrène sur un membre malade. Pour être honnête, la guerre des tribus est en train de se dérouler, avec les Nuers et les Dinkas en tant qu’acteurs principaux. Les autres groupes ethniques sont restés dans l’ombre, sur le banc des spectateurs.

Les deux leaders principaux (Président Kiir et son Vice Président Machar) ont jusqu’à présent accusé l’autre d’être la source du conflit, bloquant ainsi toute solution politique. Quelle est votre opinion ?

 Je suis personnellement très déçu par la manière avec laquelle le Président et son équipe ont traité l’affaire. Par exemple, des élèves qui ont des parents sur la ligne de front racontaient à l’école que les soldats du gouvernement utilisaient les populations locales, comme les Darfuriens, dans les régions Bentiu et Bor pour se battre à leur place. L’armée gouvernementale fournissait des armes afin que les locaux puissent opposer l’avancée des Nuers [menés par Machar] dans leurs propres régions. Ce fût un désastre ! Les Nuers ont immédiatement répondu en tentant d’exterminer les Darfuriens. Ceux-ci ont été pourchassés par l’ « Armée Blanche » [les bataillions Nuers] dans chaque coin du Bentiu et du Bor : enfants comme adultes furent abattus et massacrés en plein jour. De plus, le Président Kiir a mis à la porte fin Avril les hauts gradés militaires d’origine Nuer pour les remplacer par des officiers Dinkas.

Parlons maintenant de la situation locale. Le village de Wau a-t-il été affecté par les combats ces derniers mois ?

 La situation à Wau n’est pas bonne. Mapel se trouve à 2 heures en voiture de Wau et l’armée gouvernementale entraine des soldats là-bas. On a entendu dire que pendant la nuit du 22 Avril 2014, un général est arrivé dans le camp et est reparti avec les nouvelles recrues Dinkas, laissant derrière les recrues Nuers sans autre équipement que des bâtons de bois. La même nuit, les Nuers ont été massacrés. D’après les rumeurs, 196 corps ont été découverts le lendemain dans le camp. Les journalistes n’ont pas eu l’autorisation d’aller sur les lieux du drame et les familles de ceux qui ont pu fuir à temps sont maintenant dans le camp des Nations Unies qui se trouve ici à Wau. Les Nuers vivant autour du village sont aussi venus se réfugier ici sous la protection des casques bleus. Seulement quelques jours après cet incident, les soldats qui se trouvaient dans les baraquements les plus proches de Wau [Grindi] ont perdu la tête et se sont eux aussi divisés le long des lignes ethniques ! Les Nuers ont mystérieusement disparus dans la nuit du 26 Avril. Que 4 brigades de Nuers aient réussi à s’évaporer dans la brousse sans laisser une seule trace reste un mystère ! Personne ne sait où ils sont ! Leurs femmes et leurs enfants sont aujourd’hui à l’abri dans le camp des Nations Unies.

Vu la proximité de la ligne de front de Wau, l’école a-t-elle été fermée comme en 1985 ?

Les parents et les élèves sont très inquiets ici comme vous pouvez l’imaginer. L’administration de Loyola et les Jésuites ont néanmoins décidé de garder l’école ouverte et de maintenir les cours. Mais de ce que nous avons entendu, il est de plus en plus difficile de trouver l’argent pour payer les enseignants et autres personnes travaillant à l’école. L’administration sur place utilise les frais de scolarité pour payer le salaire des enseignants. Malheureusement, les élèves ont de plus en plus du mal à payer ces frais et sans cet argent, il devient impossible de maintenir les activités de l’école. Un autre problème à considérer est le nombre d’étudiants qui quittent soudainement l’école, suivant leurs parents qui vont se réfugier dans des régions plus stables. Certains, plus particulièrement les filles, se marient plus tôt ou s’occupent de leurs familles. Le conflit retire à ces élèves leur droit fondamental à l’éducation.

En réponse aux pressions régionales et internationales, les deux camps ont accepté d’ouvrir des dialogues de paix qui se tiennent présentement à Addis-Ababa en Éthiopie. Pensez-vous que ces discussions réussiront à établir une paix durable ?

Les dialogues n’aboutissent pas en Éthiopie car les acteurs concernés manquent de volonté. L’IGAD [Autorité Intergouvernementale sur le Développement] leur a donné 45 jours pour trouver une solution mais les choses n’ont pas avancé. Les premiers 90 jours de négociations sont passés, 30 furent ensuite ajoutés et maintenant 45 ! Est-ce que cela va aboutir à quelque chose ? Pour que la paix revienne, le Président Kiir doit accepter la formation d’un gouvernement de transition. Malheureusement, il a refusé de lâcher les reines du pouvoir jusqu’à alors.

Une dernière question avant de conclure cette interview : Quelle est, à votre avis, le futur de l’école?

Même dans les situations les plus sombres, il est essential de rester optimiste. Nous espérons toujours. Les écoles continuent d’être et enseignants comme élèves avancent malgré les troubles récents. Les Ministères rencontrent de nombreux problèmes à cause de budgets limités mais continuent néanmoins leurs travaux. Il y a de l’espoir pour les élèves de l’École Secondaire de Loyola. Ils travaillent dur et donnent encore vie à leur devise : « Lumière aux Nations. » Nous espérons qu’ils continueront sans perdre leur focus.

La Revue Internationale de McGill aimerait remercier cet enseignant pour avoir pris le temps de répondre à ces questions et espère que la paix reviendra à Wau.

 

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