Le Green Deal, une ambition climatique fragilisée par un consensus politique instable

Les événements climatiques de cet été ont rappelé l’urgence écologique alors qu’elle devient physiquement de plus en plus visible, notamment pour les Européens. Le mois de juillet 2026 a été le plus chaud jamais enregistré en Espagne depuis le début des relevés en 1961, et un mégafeu a brûlé 42 000 hectares et provoqué l’évacuation de plus de 220 000 personnes en Gironde, dans le sud-ouest de la France. 

Ces épisodes ne sont pas des anomalies isolées, et s’inscrivent plutôt dans une tendance que les climatologues documentent depuis maintenant plusieurs années : selon les projections du GIEC, l’Europe continentale se réchauffe deux fois plus vite que la moyenne planétaire, et des hausses estivales marquées au sud ainsi que des hivers plus prononcés au nord sont à prévoir. L’ONU, à travers le Programme 2030 et ses Objectifs du développement durable, insiste également sur l’importance de la décennie 2021-2030 pour accélérer l’action climatique. 

Paradoxalement, en 2026, alors que la résolution de cette urgence devient de plus en plus pressante, le Green Deal, politique phare censée faire de l’Europe un leader mondial de la transition climatique, n’est plus une évidence politique. 

Lancé en 2019 par la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, le European Green Deal (« Pacte vert pour l’Europe ») devait « répondre à l’appel pressant des citoyens – en particulier des jeunes – en faveur d’une action pour le climat ». Avec ses multiples volets, le plan se présentait comme un projet interne de transformation touchant à la neutralité carbone, à la sécurité énergétique, à l’économie circulaire, à la compétitivité verte, aux réformes industrielles ainsi qu’à une transition « juste » pour tous les européens.

Cependant, le Green Deal n’a jamais été seulement une politique environnementale : c’est aussi un instrument de la puissance normative de l’Union européenne. En fixant ses normes et en exportant ses standards, l’UE fait du Green Deal un projet également tourné vers l’extérieur. Marc Ringel, titulaire de la Chaire européenne de développement durable et de transition climatique à Sciences Po, interrogé pour cet article, souligne le volet international des politiques vertes européennes, qui repose sur des partenariats « gagnant-gagnant » avec les pays du Sud. Selon lui, il ne s’agit pas seulement d’exploiter des ressources, mais également de construire un projet qui profite à chaque partie. 

Cependant, cette coopération rappelle aussi une asymétrie : les pays du Sud, historiquement les moins responsables du réchauffement climatique, en subissent pourtant les conséquences les plus lourdes, et cela bien avant que l’urgence ne devienne visible en Europe.

Le Green Deal n’est toutefois pas qu’un outil de coopération; l’UE impose aux entreprises étrangères souhaitant accéder à son marché de se plier à certains standards climatiques – comme ceux venant du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), qui vise à limiter les importations de produits fortement émetteurs de carbone. 

Ainsi, si l’Europe ne peut actuellement plus rivaliser avec ses concurrents chinois et américains par la force militaire ou économique, elle peut encore exercer une influence en imposant ses règles et ses standards au reste du monde. Cependant, cette influence internationale dépend d’une condition essentielle : que l’Europe applique chez elle ce qu’elle prêche ailleurs. Et c’est justement ce principe qui fait aujourd’hui débat au sein même de l’UE.

L’influence extérieure de l’Union européenne repose en effet sur un consensus intérieur fragile : sur le plan sociopolitique, la question de la transition agricole est devenue explosive partout en Europe. Les résistances au Green Deal viennent notamment de problèmes à court terme qui provoquent des coûts concentrés et immédiats, tandis que les bénéfices du projet sont diffus et futurs. Pour le secteur agricole, déjà fragilisé par l’effondrement des marges de production et par la concurrence d’importations moins coûteuses, l’ajout de contraintes environnementales crée des remous. 

Les mobilisations contre le Green Deal ne traduisent pas pour autant un rejet de l’objectif de transition climatique, mais bien davantage une contestation de son coût et de son calendrier. Pour cette raison, la Commission européenne a décidé de ralentir, voire d’abandonner, certains programmes de la stratégie « De la ferme à la table » – notamment l’objectif visant à réduire de 50 % l’usage de pesticides en Europe d’ici à 2050. 

Des tracteurs bloquent une rue de Bruxelles lors d’une manifestation d’agriculteurs, avec une banderole « No Farmers No Food » en février 2024. « Farmers protest in Brussels » par European Commission (Christophe Licoppe), sous la licence CC BY 4.0.

Ces reculs sont-ils de simples ajustements techniques, ou le signe d’un changement de trajectoire plus profond? Pour Marc Ringel, le Green Deal était à l’origine trop vaste et a évolué vers une logique de transition propre, centrée sur l’atteinte concrète des objectifs climatiques. Les reports relèveraient donc moins d’ajustements techniques que d’une situation « schizophrène » : face aux autres puissances, l’UE doit rester compétitive tout en poursuivant ses ambitions climatiques, d’où une stratégie de résilience. Ce changement de trajectoire est aussi lié aux événements d’un monde changeant comme la crise énergétique liée au détroit d’Ormuz.

La transition climatique implique également des coûts de restructuration économique et industrielle. En juillet 2026, Manfred Weber, président du Parti populaire européen, déclarait : « on ne peut pas sacrifier notre industrie au climat ». Son parti a ainsi remis en cause à plusieurs reprises des textes du Green Deal afin de privilégier la compétitivité industrielle. Cette position illustre un déplacement de la discussion : la question n’est plus seulement de savoir comment décarboner, mais de déterminer qui produira les batteries et les voitures électriques de demain, et donc, qui conservera la valeur ajoutée de la transition. 

Les États membres doivent cependant tenir compte des attentes de leur électorat, de leurs industries ainsi que de leurs contraintes budgétaires. La transition devient une compétition géoéconomique complexe avec le coût de la dépendance européenne à certaines technologies vertes constituant un véritable enjeu de compétitivité. Ringel y voit une contradiction : l’UE affirme vouloir rester leader mondial des technologies vertes, mais la Chine garde une longueur d’avance grâce à ses économies d’échelle. Le projet climatique européen est donc aussi, voire surtout, un projet économique d’ampleur pour faire valoir la place de l’Europe à l’international. 

La transition reste toutefois avant tout une question d’énergie : selon Ringel, environ 75 % des gaz à effet de serre produits en Europe proviennent de la consommation d’énergie sur le territoire.

Depuis l’invasion de l’Ukraine, la dépendance au gaz russe a rappelé à l’Europe une évidence : sans sécurité énergétique, pas de transition possible. Selon les données citées par Statista, « l’UE importe 83 % de son gaz naturel et la Russie, son premier fournisseur, représente 41 % de ses importations ». Le gaz russe ne se remplace pourtant pas facilement : son transport dépend d’infrastructures spécifiques, que l’Europe ne possède pas ailleurs. Résultat : malgré les sanctions internationales, la dépendance persiste, et avec elle, un problème de fond pour le projet de transition que l’UE tente de développer. 

Ce problème n’est pas nouveau. La crise financière de 2008 et la crise grecque l’avaient déjà démontré : face aux préoccupations géopolitiques et économiques, l’écologie passe au second plan. La guerre en Ukraine s’inscrit dans une série de crises qui redéfinissent les priorités européennes.

Pourtant, cette guerre n’a pas seulement ralenti la transition européenne. En poussant l’UE à réduire sa dépendance aux hydrocarbures russes, elle a aussi accéléré le développement des énergies renouvelables, et renforcé l’enjeu de la souveraineté énergétique.

Cette accélération ne change toutefois pas la logique de fond :  les Européens doivent payer maintenant pour un bénéfice qu’ils ne verront que plus tard. Le slogan « fin du monde contre fin du mois », repris en France pendant le mouvement des Gilets jaunes en 2018, résume cette tension : la hausse de la taxe carbone sur les carburants, censée orienter les comportements vers la transition, a été vécue par une partie de la population comme une charge immédiate. Or, ce calcul est presque toujours perdant politiquement, fragilisant le consensus interne face aux diverses problématiques touchant simultanément les États membres. 

Ursula von der Leyen s’exprime devant le Parlement européen, en mars 2023, lors d’un débat avec les eurodéputés, appelant à renforcer la compétitivité de l’industrie européenne des technologies propres face aux mesures protectionnistes américaines. « MEPs demand the EU boosts clean tech industry and fights human trafficking » par European Parliament, sous la licence CC BY 2.0.

Le leadership climatique européen ne reposait pas seulement sur ses lois, mais également sur l’idée que l’Europe pouvait montrer l’exemple. Or, cette idée vacille. La crédibilité diplomatique de l’Union européenne ainsi que son pouvoir de négociation peuvent progressivement s’affaiblir. En 2025, lors de la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques (COP30) l’UE n’a pas été en mesure de présenter à temps son plan d’action actualisé pour le climat et a dû reporter celui-ci aux Nations Unies en retard, faute d’accord entre les États membres.

Cependant, le « backlash climatique » – ce retour en arrière sur les engagements climatiques – semble être une tendance croissante chez plusieurs grandes puissances. Les États-Unis se sont retirés de nombreux traités et organisations environnementales de l’ONU – notamment l’Accord de Paris, contribuant ainsi à rendre l’environnement international moins favorable à une action climatique coordonnée. Le recul du Green Deal n’apparaît donc plus comme une exception isolée, mais plutôt comme le symptôme d’un mouvement plus large de désengagement climatique. 

À l’heure actuelle, le Conseil de l’UE a adopté début 2026 un nouvel objectif de réduire les émissions de 90 % d’ici 2040. L’adoption de cet objectif témoigne ainsi, pour l’Europe, du maintien d’une ambition climatique, tout en révélant la difficulté croissante à concilier cette ambition avec les contraintes économiques et politiques qui accompagnent sa mise en œuvre. En effet, dans les détails, l’ambition s’est déjà diluée : recours à des crédits carbone internationaux, clauses de révision du Green Deal tous les deux ans, report d’un an du système de quotas sur le chauffage et les transports, etc. Des compromis qui détonnent avec une urgence climatique, qui elle, ne négocie pas de délai.

Article édité par Naomi Degueldre

Image de tête : Des jeunes manifestent pour le climat à Bruxelles, en mai 2019, brandissant des drapeaux de plusieurs pays de l’UE et une banderole « Students for Climate ». Ces mobilisations ont été portées en grande partie par une jeunesse européenne inquiète pour son avenir. « Faces of the Climate Fight » par CAN Europe, sous la license CC BY-SA 2.0.

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